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Vous n'êtes jamais seul(e) à utiliser votre téléphone
Ce que vous acceptez vraiment en cliquant, ou pas sur le bouton « Tout accepter »
Vous êtes seul dans la pièce. Le téléphone est dans votre main, l'écran est tourné vers vous, personne ne regarde par-dessus votre épaule.
Vous n'êtes pas seul(e) à vous en servir.
À l'instant où vous ouvrez une page, des dizaines d'entreprises s'en servent en même temps que vous. Pas avec les doigts : avec du code.
Elles ne touchent pas l'écran, elles lisent ce que vous y faites. Et ce n'est pas une image : leurs programmes s'exécutent bel et bien sur votre appareil, dans votre navigateur.
Elles consomment votre batterie et votre forfait pour faire un travail qui n'est pas le vôtre.
Elles sont là parce qu'on vous a demandé l'autorisation, et que vous l'avez donnée...ou pas !
Un bandeau est apparu, vous avez cliqué sur « Tout accepter » pour le faire disparaître, et l'affaire a duré une demi-seconde.
Cet article explique qui monte à bord pendant cette demi-seconde, et ce que ces passagers apprennent de vous.
Un cookie, c'est quoi au juste
Imaginez qu'en entrant dans un magasin, on vous colle discrètement dans le dos une étiquette avec un numéro. Vous ne la voyez pas. Vous repartez avec.
À chaque fois que vous revenez, le magasin lit le numéro et retrouve tout ce qu'il a noté sur vous lors de vos visites précédentes. Et ce numéro n'est pas lisible que par ce magasin : d'autres commerces, dans la galerie, lisent la même étiquette.
Un cookie, c'est exactement ça. Un petit fichier déposé sur votre téléphone ou votre ordinateur, qui contient un numéro. Le cookie en lui-même ne contient presque rien d'autre. Ce qui compte, c'est ce que ce numéro permet de rassembler.
Car votre nom, lui, ne circule presque jamais. Ce n'est pas nécessaire. Un numéro suffit, et il en dit souvent bien plus long qu'un nom.
Une donnée personnelle, ce n'est pas seulement votre nom
C'est le malentendu le plus répandu. Beaucoup de gens se rassurent en se disant : « je n'ai rien rempli, je n'ai donné ni mon nom ni mon adresse, donc ils n'ont rien sur moi ».
Une donnée personnelle, ce n'est pas une donnée qui vous nomme. C'est une donnée qui permet de vous distinguer des autres.
Votre nom fonctionne, évidemment. Mais un numéro d'appareil fonctionne aussi bien, et souvent mieux : il y a des dizaines de milliers de Martin en France, il n'y a qu'un seul téléphone qui dort à votre adresse toutes les nuits, qui se rend à votre travail tous les matins, et qui passe le samedi au même endroit.
C'est pour cette raison que sont considérées comme des données personnelles :
- l'adresse internet depuis laquelle vous vous connectez,
- le numéro d'identification de votre téléphone ou de votre navigateur,
- vos positions successives dans la journée,
- l'historique des pages que vous avez consultées.
Aucune de ces informations ne contient votre nom. Toutes permettent de vous retrouver.
Le mot « anonyme » est d'ailleurs employé de façon abusive dans ce domaine. Retirer le nom d'un fichier ne le rend pas anonyme : il le rend seulement plus discret. Tant qu'il reste possible d'isoler une personne dans le lot — même en la désignant par un numéro — la loi considère qu'il s'agit toujours de données personnelles, et les obligations qui vont avec s'appliquent intégralement.
Une donnée réellement anonyme est une donnée qu'il est devenu impossible de rattacher à qui que ce soit, y compris en la recoupant avec d'autres. En pratique, c'est rare. Et ce n'est presque jamais le cas de ce qui circule dans la publicité en ligne, dont tout le modèle économique repose précisément sur la capacité à reconnaître la même personne d'un site à l'autre.
Autrement dit : le fait de ne jamais avoir donné son nom ne protège de rien. Le nom n'intéresse personne.
Ce qui part vers les entreprises
- D'où vous vous connectez
Votre adresse internet permet de déterminer votre pays, votre région, votre ville, et souvent votre quartier. Si vous avez un jour autorisé un site à accéder à votre position, la localisation devient précise à quelques mètres.
Concrètement : on sait où vous vivez, et on sait quand vous n'y êtes pas.
- Avec quoi vous vous connectez
Le modèle de votre téléphone ou de votre ordinateur, son système, votre navigateur, la taille de votre écran, votre langue, votre fuseau horaire, les polices d'écriture installées chez vous.
Mis bout à bout, ces détails anodins forment une combinaison quasiment unique. Assez unique pour vous reconnaître même si vous effacez vos cookies. C'est la raison pour laquelle « supprimer l'historique » ne règle pas grand-chose.
Au passage, le modèle et l'ancienneté de votre appareil sont un indice de votre budget. Ce n'est pas une théorie : des sites ont déjà été pris à afficher des prix différents selon le matériel utilisé.
- Ce que vous faites une fois sur le site
Chaque page que vous ouvrez, dans quel ordre, à quelle heure, combien de temps vous y restez, jusqu'où vous descendez dans la page, où vous cliquez, où votre souris s'arrête.
Certains outils vont plus loin et enregistrent ce que vous tapez dans les formulaires — y compris ce que vous tapez puis effacez avant d'envoyer quoi que ce soit. Le message que vous avez commencé à écrire, puis renoncé à envoyer, a parfois été enregistré quand même.
- D'où vous arrivez
Le site précédent, le moteur de recherche utilisé, et souvent les mots que vous y avez tapés. Ainsi que la publicité exacte sur laquelle vous avez cliqué, dans quelle campagne, à quel endroit.
- Ce qui vous intéresse
Les produits regardés, ceux mis au panier puis abandonnés, les prix consultés, les montants dépensés, la fréquence de vos achats.
C'est ce qui explique qu'une paire de chaussures regardée cinq minutes vous poursuive pendant trois semaines sur des sites qui n'ont aucun rapport.
Le plus important : ce qui n'est pas envoyé, mais deviné
Tout ce qui précède reste factuel. La partie réellement sensible est ailleurs : ce sont les conclusions que l'on tire de ces faits.
À partir de votre seule navigation, sans que vous n'ayez jamais rempli le moindre formulaire, sont estimés :
- votre tranche d'âge,
- votre sexe présumé,
- votre catégorie de revenus,
- si vous avez des enfants, et de quel âge,
- si vous êtes en couple, si vous venez de déménager, si vous cherchez un emploi,
- ce que vous vous apprêtez à acheter dans les semaines qui viennent.
Et, plus loin encore, des informations qui relèvent de l'intime :
- votre état de santé, déduit des symptômes que vous cherchez et des sites médicaux que vous consultez,
- votre orientation sexuelle,
- vos opinions politiques, à partir des médias que vous lisez,
- votre religion,
- votre appartenance éventuelle à un syndicat.
Personne ne vous a posé la question. Personne n'a besoin de vous la poser. Quelqu'un qui consulte trois articles sur une maladie, puis un forum de patients, puis un comparateur de mutuelles, a répondu sans le savoir.
Ces conclusions sont parfois fausses, ce qui n'améliore rien : une erreur dans un profil publicitaire se corrige rarement, et vous n'y avez pas accès.
Combien d'entreprises reçoivent tout ça
C'est le point que presque personne ne soupçonne.
Quand une publicité s'affiche sur une page, elle n'est pas choisie à l'avance. Elle est vendue aux enchères, en une fraction de seconde, pendant le chargement de la page. Pour que les acheteurs puissent enchérir, on leur transmet le profil du visiteur : votre localisation, votre appareil, la page que vous consultez, vos centres d'intérêt supposés.
Or ce profil n'est pas envoyé au gagnant de l'enchère. Il est envoyé à tous les participants, c'est-à-dire à des dizaines, parfois des centaines de sociétés — dont la quasi-totalité ne remportera rien, et conservera pourtant l'information.
Ces sociétés échangent ensuite leurs numéros entre elles pour vérifier qu'elles parlent bien de la même personne. Résultat : le profil constitué chez l'une vient compléter celui de l'autre. Ce qui a été observé sur un site de bricolage rejoint ce qui a été observé sur un site d'actualité, un comparateur d'assurances, une application de météo.
Vous n'avez pas cliqué sur « Tout accepter » pour un site. Vous avez cliqué pour un réseau.
C'est ici que la solitude apparente devient trompeuse. Sur une page ordinaire, vous n'êtes pas deux — vous et l'éditeur du site. Vous êtes vous, l'éditeur, et tous ceux qu'il a invités sans vous les présenter.
Et quand vous ne naviguez pas : les applications
Tout ce qui précède concerne les sites que vous visitez. Les applications installées sur votre téléphone posent le même problème, en pire.
Une application n'est pas écrite par une seule entrepriseQuand un éditeur fabrique une application, il n'écrit pas tout lui-même. Il assemble des briques toutes faites, fournies par d'autres sociétés : une brique pour afficher des publicités, une pour mesurer l'audience, une pour la connexion via un réseau social, une pour détecter les plantages.
Chacune de ces briques est du code appartenant à une entreprise tierce, qui tourne à l'intérieur de l'application, sur votre téléphone.
Et voici le point décisif : ces briques ont exactement les mêmes droits que l'application elle-même. Si vous autorisez une application à accéder à votre position, vous ne l'autorisez pas seulement elle. Vous autorisez, en pratique, toutes les sociétés dont le code est embarqué dedans.
L'éditeur de l'application ne mesure d'ailleurs pas toujours ce que ces briques emportent. Il a intégré un outil ; il ne l'a pas écrit, et il ne voit pas tout ce qu'il envoie.
Ce que ça donne concrètementEn janvier 2025, deux fuites successives chez des sociétés qui achètent et revendent des positions de téléphones ont permis à des journalistes de reconstituer la mécanique.
Plus de douze mille applications figuraient sur ces listes. Pas des applications louches : des applications ordinaires, installées par tout le monde — un jeu, une appli de petites annonces, une appli de revente de vêtements, un site de rencontres, un magazine people, un programme télé.
Aucune de ces applications n'est un logiciel espion. Elles affichent simplement de la publicité. Or, pour vendre un espace publicitaire aux enchères, elles transmettent la position du téléphone. Des sociétés spécialisées se placent dans ces enchères non pas pour acheter de la publicité, mais pour récolter les positions qui y circulent, les accumuler, et les revendre.
Le résultat est un historique de déplacements : des coordonnées précises, horodatées, rattachées à un même numéro d'appareil. Autrement dit, le trajet domicile-travail, les nuits passées ailleurs, les visites à l'hôpital, les lieux de culte, les manifestations.
Une partie de ces sociétés compte parmi ses clients des administrations et des services de renseignement étrangers. Ce n'est pas une hypothèse : c'est documenté par contrats.
Le téléphone travaille aussi quand vous dormezUn site cesse de vous observer quand vous fermez l'onglet. Une application, non. Certaines continuent de fonctionner en arrière-plan, écran éteint, téléphone dans la poche.
C'est ce qui distingue vraiment le téléphone de l'ordinateur. Il est allumé en permanence, il vous accompagne partout, il connaît vos horaires de sommeil, et il sait avec quels autres téléphones il se trouve régulièrement dans la même pièce.
Les autorisations méritent une minuteQuand une application demande l'accès à votre position, votre micro, vos photos, votre carnet d'adresses ou votre appareil photo, il vaut la peine de se poser une question simple : est-ce que le service rendu nécessite vraiment cet accès ?
Une application de navigation a besoin de votre position. Un jeu de puzzle, non. Une application de messagerie a besoin du micro pendant un appel. Une lampe torche n'a besoin de rien.
Les téléphones permettent aujourd'hui de répondre « seulement pendant l'utilisation » plutôt que « toujours ». La différence est considérable : dans un cas, l'application vous suit pendant que vous vous en servez ; dans l'autre, elle vous suit tout le temps.
Une journée ordinaire, vue de l'autre côté
Vous consultez la météo au réveil, vous lisez deux articles de presse, vous cherchez un plombier, vous regardez une machine à laver, vous consultez les horaires d'un cabinet médical, vous réservez un restaurant.
Vu de l'extérieur, ce sont six visites sans rapport.
Vu depuis le numéro qui vous suit, c'est une seule et même personne, dont on sait maintenant qu'elle vit à tel endroit, se lève à telle heure, s'informe auprès de tel journal, rencontre un problème de plomberie, envisage un achat d'électroménager dans une gamme de prix donnée, a rendez-vous chez un médecin d'une spécialité précise, et sort ce week-end.
Aucune de ces informations n'est grave prise isolément. C'est leur assemblage qui constitue le sujet.
Ce qui ne pose pas de problème
Tout n'est pas à mettre dans le même sac, et il serait malhonnête de le laisser croire.
Certains fichiers sont indispensables au fonctionnement du site : garder votre panier rempli d'une page à l'autre, vous maintenir connecté à votre compte, mémoriser que vous avez choisi le français, sécuriser un paiement. Ceux-là ne servent à rien d'autre, ne partent chez personne, et n'ont pas à vous être demandés.
De même, un site qui mesure sa fréquentation avec un outil correctement configuré, sans transmettre les résultats à des tiers, reste dans un usage raisonnable.
La difficulté ne vient pas de la mesure. Elle vient de l'exploitation de vos données personnelles.
Ce que change concrètement votre refus
Refuser ne casse pas le site. Il fonctionne exactement pareil : votre panier est conservé, votre connexion tient, vos paiements passent.
Ce qui change, c'est que les publicités affichées deviennent génériques au lieu d'être ajustées à votre profil, et que votre navigation ne vient plus alimenter de dossier.
Un point mérite d'être connu, car il est souvent ignoré : refuser doit être aussi simple qu'accepter. Si un site propose un gros bouton « Tout accepter » et vous oblige à traverser trois écrans de réglages pour refuser, il n'est pas en règle. Si des traceurs se déposent avant même que vous n'ayez touché au bandeau, il ne l'est pas non plus — et c'est le cas le plus fréquent, y compris sur des sites qui affichent pourtant un bandeau d'apparence irréprochable.
Quelques repères simples
Côté sites :
- Sur un site que vous ne connaissez pas, un refus ne vous coûte rien.
- Si le bouton pour refuser est introuvable, c'est en soi une information sur le site.
- Effacer les cookies de temps en temps réduit l'ancienneté des profils constitués, sans les faire disparaître.
- La navigation privée protège des autres utilisateurs de votre appareil, pas des sites que vous visitez.
- Un bloqueur de publicités arrête une partie des traceurs avant même la question du consentement.
Côté téléphone :
- Faire le tour des autorisations dans les réglages, une fois. La liste des applications qui accèdent à votre position surprend généralement.
- Préférer « seulement pendant l'utilisation » partout où c'est proposé.
- Supprimer les applications que vous n'ouvrez plus : désinstallées, elles cessent de collecter.
- Réinitialiser de temps en temps l'identifiant publicitaire de l'appareil, et désactiver la publicité personnalisée dans les réglages.
- Sur les applications gratuites financées par la publicité, considérer que la question n'est pas de savoir si des données partent, mais lesquelles.
En un mot
Un bandeau cookies n'est pas une formalité administrative. C'est le seul moment où l'on vous demande qui a le droit de se servir de votre téléphone en même temps que vous.
Vous ne serez jamais tout à fait seul devant votre écran. Mais vous pouvez décider combien vous êtes.
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